Tizi’n’Telouet

Les journées d’un pélerin sont toujours ponctuées de surprises qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Celle qui m’attend ce matin sera inoubliable.

En classant les nombreux articles relatant mes promenades depuis 2012, et donc en répertoriant les tracés, il est apparu que, dans mon interminable balade entre le tropique du cancer et le cercle polaire, la barre des 5000km à pied devrait être franchie cette semaine, voire aujourd’hui.

J’en avais brièvement parlé à mes compagnons de chemin, évoquant plus un constat statistique qu’un exploit personnel. Car rappelons que 5000km depuis 2012 ne représentent qu’un seul kilomètre par jour jusqu’à 2025…

Et pour encore un peu plus relativiser, je me suis tout de suite rappelé le gamin qui rentrait de classe dans le nord du Maroc au printemps 2012. J’avais partagé un bout de son trajet quotidien entre l’école et la maison, six kilomètres, donc douze par jour au total. Il avait une dizaine d’années, faisait ça depuis quatre ans, cinq jours par semaine, huit mois par an. Voilà comment aborder le collège avec presque 8000km au compteur!!!

L’exploit viendra par contre de mes chers amis Rémy et Bruno. Avant même le premier café, les voilà qui se transforment en magiciens. Pas de lapin qui sort d’un haut de forme, mais deux plaques bleues qui sortent de leurs sacs. Les mêmes plaques que celles qui nous indiquent le nom de la rue et le numéro du bâtiment. Et me voilà l’habitant du n°5000 de l’Allée Fondamentale!!! Mes amis sont cinglés, ils ont tout prémédité, il y a même la colle pour fixer le machin.

Aujourd’hui c’est dimanche, le jour du Seigneur et j’en ai deux pour moi tout seul. Bithéiste convaincu, je me prosterne avec humilité devant tant d’amour.

Aujourd’hui c’est dimanche et les gamins qui déboulent avec un ballon n’ont qu’un seigneur : le foot. Mais ils sont quand même bien contents de trouver quelqu’un de même grade en la personne de Bruno. Il bénit les enfants en leur cédant un briquet, véritable trésor d’alpage qui leur facilitera la préparation du thé. Amen.

Aujourd’hui c’est dimanche et ce ne sera pas un jour de repos. La crête à 2800m d’altitude nous attend en ricanant. Grâce à de sérieux appétits, les sacs se sont allégés. Reste à s’alléger de cette plaque commémorative. On trouve la pierre idéale dans la montée, la plaque est solidement collée. Jusqu’à ce que quelqu’un se dise qu’elle ferait un parfait plateau à thé…

Notre chemin est caillouteux, à peine visible, exigeant. Mais comme toujours à l’approche du sommet, l’acide lactique se dilue et l’effort laisse place à une récompense quand le paysage s’ouvre sur l’infini depuis notre mirador.

Le vent violent et le manque de pain nous oblige à trouver un rocher comme abri pour faire chauffer notre soupe. En fin de repas, je retourne sur la crête en plein vent , en quête de réseau pour un point topographique. J’en profite pour passer un coup de fil en France. Au fur et à mesure de la conversation, et en divaguant sur cet extraordinaire promontoire, je m’éloigne de notre base , ne voyant pas le temps s’écouler. Quand je retrouve nos affaires, les amis ne sont plus là. Visiblement, on se court après. On finit par se retrouver au bout d’une demi-heure d’une scène drôle qui ne nous a pas du tout fait rire. En hommes sages, on évitera l’écueil d’une engueulade, malvenue si proche des cieux.

Le chemin facile qui longe notre belvédère laisse vite à la descente, une purge au milieu des cailloux instables et tranchants, très vite qualifiés de noms d’oiseaux par notre ami Bruno, peu habitué à martyriser ses orteils au pays des tongs et du massage des pieds…

Pour profiter du panorama exquis, la pente nous oblige à de goûteux arrêts.

Je repère déjà en contrebas le mince filet d’eau qui devrait marquer la fin de cette journée et sais qu’il ne faudra pas s’attendre au véritable spa de montagne de la veille. On peut aussi voir les premiers villages de ce côté de la montagne, Tasga, Timjoujte, l’itinéraire du lendemain.

Effectivement, ce sera, comme toujours, le point d’eau qui marquera la fin de notre journée de marche. Un petit plat au pied d’une bergerie sera parfait pour le campement. Le filet d’eau finira par remplir nos gourdes. Le palace d’hier  est aujourd’hui plus modeste mais les températures nocturnes y seront plus douces à cette altitude.

Nous voilà en place pour notre Chill-Out de fin d’après midi. Et voilà une séance de cinéma qui se met en place! Les bergers redescendent chèvres et moutons dans la vallée. Peut être cinq mille bestiaux nous feront crépiter la rétine et vibrer le tympan en convergeant vers nos tentes. Les bergers berbères nous saluent. L’un d’entre eux s’arrête « chez nous » , pas plus surpris que ça. L’occasion pour moi de lui offrir une bâche neuve devenue inutile au vu des prévisions météo. Le nombre d’étoiles alors dans ses yeux sera inversement proportionnel à celui des dents de son sourire!!! Avec une bouche bien plus fournie, Rémy souffrira des mêmes symptômes de ravissement en le voyant sortir un tout jeune chevreau d’un très vieux sac quelconque. Genre de créature qui vous fait croire en Dieu.

Le bivouac est douillet comme souvent. On tâchera d’être inventifs pour le dîner de fin de provisions. Mais on a de beaux restes. 

On se trouve à trois petits kilomètres du village de Timjoujte. Mais après? Je sais qu’on a pris, avec plaisir, du retard sur le timing prévu. Je sais aussi qu’il faut faire correspondre les points d’exfiltration aux dates de retour des amis sous peine de rater l’avion. Alors, au son des ronflements de Bruno, j’entame une veillée studieuse de Tour Operating.

Aujourd’hui c’est dimanche, et en enlevant couche après couche au fond de mon duvet, je me dis que le chauffagiste de l’hôtel qui a réparé les installations a lui aussi travaillé ce jour.