S’extirper de son lit quand on dort dans un palace ne demande pas d’effort. Les prévisions météo sont fiables, chaque jour on gagne deux degrés. L’humidité faiblit, les nuits sont moins fraîches, presque plus de condensation à l’intérieur de la tente. L’oeil à peine ouvert, on réalise le luxe qui nous entoure. Car le luxe, c’est le calme, l’espace et le temps. Et nous sommes les princes saoudiens d’Andalousie.
La petite ville d’Alcaudete n’est pas si loin. Les premiers cyclistes, profitant des (deux?) heures clémentes, ne tardent pas à défiler devant notre riche propriété éphémère alors que nous nous affairons aux préparatifs rituels. Certains soulignent d’un sourire la chance qu’on a d’avoir dormi là. Je leur confirme d’un clin d’oeil complice. Bastien part pour une vaisselle à l’eau du Guadajoz tandis que j’affine le chargement de notre véhicule.
Encore sous le charme de ce bivouac, nous entamons la balade du jour. Comme des trottoirs en ville, on ne s’étonne plus des oliviers, ils sont partout et jalonnent notre avancée.
On commence aussi à se faire aux nombreux ouvrages, passerelles ou viaducs qui garantissent peu de dénivelé. Nous enjambons allègrement l’Arroyo de la Jamputa. Puis voilà la Laguna Honda. Si la lagune d’hier était une jardinière, celle d’aujourd’hui tient plus du godet de repiquage.
L’étendue humide nous ramène à une autre réalité, nos bouteilles seront bientôt vides. Le prochain point d’eau nous attend à l’ancienne gare d’Alcaudete, à cinq kilomètres de la ville actuelle. C’est là que se garent les promeneurs, de plus en plus nombreux à mesure qu’on approche. C’est la saison des asperges sauvages et les bas côtés sont convoités. Sans s’attarder, on procèdera nous aussi au prélèvement de quelques spécimens qui viendront colorer et vitaminer nos assiettes de midi.
A la croisée de nos collègues cueilleurs, je demande machinalement s’il y a bien la fontaine annoncée par nos outils numériques. On me le confirme avec la précision qu’elle est à sec. Une info qu’on se pressera de vérifier en arrivant sur les lieux.
Le scénario d’un mauvais western commence à se dessiner quand seulement deux gouttes s’échappent de la fameuse fontaine. J’entends un ostinato à la Morricone. Le décor est idéal, partout des vestiges ferroviaires, une gare fantôme. L’heure est parfaite également, la lumière lourde et verticale, il est 13h30. Clint Eastwood ne devrait pas tarder, un Cordobes vissé sur la tête.
On trouve quand même une table à l’ombre pour réfléchir à la suite. Les vues satellites ne se trompent malheureusement pas.
Aucun point d’eau avant Martos, à plus de 25km.
Alcaudete et ses supermercados à 5km par la route. A pied, on arriverait devant une porte fermée jusqu’à 18h.
Faire dix kilomètres de route pour seulement remplir nos bouteilles?
Une lueur commence à poindre dans mon cerveau d’homme blanc, une solution faite de téléphone et de Carte Bleue. On va appeler un taxi et tout simplement lui expliquer notre besoin d’un aller-retour en ville. La Baraka du pèlerin fonctionne encore, il sera là dans cinq minutes.
En montant dans la berline, je comprends que la stricte opposition de nos odeurs corporelles ne sera pas un frein à la conversation. Ma démarche ne l’étonne pas, il me conseille même de porter réclamation à la mairie. Cette foutue fontaine devrait marcher. La mission devient une agréable formalité, il m’emmène faire mes courses avant la fermeture, tout simplement. J’essaie de charger un peu, afin de rentabiliser la course. Puis il me dépose là où il m’avait trouvé. Là où le train ne sifflera pas trois fois.
Avec le plein, c’est plus du tout la même histoire. On sort le réchaud, façon resto. Chorizo frit, asperges sauvages, fromage, dessert, café. Un festin ambiancé par une Cruz Campo, aussi fraîche que le cul d’un pingouin. Nous savourons longuement, très longuement. Question randonnée, nos performances du jour sont pour l’instant très modestes.
A 16h, on fait sonner une cloche qui n’existe pas. Et nous quittons notre gare fantôme, encore plus désertée à l’heure chaude. En multipliant les pauses à l’ombre, on abat tant bien que mal une autre demi-douzaine de kilomètres. Un autre viaduc, une autre rivière. C’est le Viboras qui nous accueille ce soir. La barre métallique en impose. On choisira pour ce soir la contre-plongée, en établissant le camp près du Puente Romano, en contrebas.
Comme toujours dans le Sud, le crépuscule est rapide. La symphonie des oiseaux, habituellement longue et épaisse, se réduit à une courte chanson.
Peut être parce que nos bougies n’excitent pas les insectes.
Peut être parce qu’il n’y plus d’insectes.
Comme un petit désert au bord de l’eau.
