Jusqu’au Guadalquivir

Dans la nuit, le vent a tourné, annonçant un changement de temps. Du haut de ma tour Maria Martin, je vois et ressent qu’on est pas loin de la fin de cette marche.

Je vois au fond la plaine du Guadalquivir, qui file vers Cordoue, Séville…

Je pourrais très bien décider de couvrir les trente derniers kilomètres qui me séparent d’Andùjar, ma destination finale.

Mais je choisis plutôt de scinder ce parcours en deux, pour faire durer le plaisir.

Je m’arrêterai ce soir dès les berges du fleuve, soit au niveau de la petite ville de Villanueva de la Reina. Les rituels nomades seront remplacés par les habitudes de l’homme moderne. La vie normale reprendra son cours, tout aussi normal.

Alors je presse le fruit de cette exaltation qu’est la vie sauvage. Une vie à peine en marge, qui offre le recul suffisant à l’observation de notre réalité. La lame des cinq sens affûtée à l’extrême, on peut toucher le sixième qui s’invite parfois, furtivement toujours.

Cette petite fièvre mystique suffit à me réchauffer. Le soleil andalou se chargera bientôt d’aboutir le travail. Barda chargé, je me remets en chemin, c’est un délice, je suis ravi, persuadé du vrai.

Le revêtement devient rugueux et chaotique le temps de rejoindre les grands axes agricoles. Au milieu de rien, une aire de repos et sa poche de verdure marquent ensuite un carrefour, idéal pour un pique-nique, les jeunes oliviers n’offrant pas l’antidote au poison qui vient du ciel. 

Je préviens la Pension SySy de mon heure de retard pour mieux profiter d’un de mes derniers casse-croûtes bien huilés.

Pour me rafraîchir, je regarde les webcams des montagnes auvergnates, récemment enneigées. Conséquence directe, j’affronterai aujourd’hui l’heure chaude pour les deux heures de marche qu’il me reste. Le stockage de l’énergie reste un problème de taille, je ne peux l’opérer que sous forme de bronzage, impossible d’en mettre dans les poches.

Je traverse Cazalilla à l’heure du café/goutte sans m’attarder et entre dans Villanueva à l’heure inerte. Je garde les attractions touristiques pour après la sieste, prêt à prendre possession de ma chambre. Loin de somnoler, un jeune employé de la pension s’agite en terrasse, agençant tables et chaises. Ce soir, c’est Stadium SySy, quart de finale retour du Real contre Manchester City. Alors pas question de lambiner, la modeste gargote se doit d’être à la hauteur de l’évènement. 

 L’air ambiant, qui flirte avec les 30°C, promet déjà une chaude ambiance. Je me gâte d’un emploi du temps royal.

– 16h : Sieste

– 17h : Futbol TV

– 18h : Café en terrasse

– 19h : Visite du pueblo

– 20h : Apéritif attablé

– 21h : Première mi-temps du match / de mon repas

– 22h : Deuxième mi-temps / fin du repas

– 23h : Prolongations / café

– 23h30 : Penalties / victoire du Real

– 23h45 : Tout le monde rentre / moi aussi

Pour moi, c’est demain qui sera le jour de la victoire.

Moins de suspense que ce soir.

Les rues d’Andùjar seront mes Champs Élysées.

Et je pars avec le Jaune sur les épaules.