Le match retour de 2012 aura bien lieu. Malgré une panne de réveil d’adolescent, les amis sont dans l’avion qui les conduira à Marrakech. Le rendez vous est pris à la gare routière.
J’y arrive avec un peu d’avance. Bab Doukkala a fait peau neuve même si c’est encore un joyeux bordel. Bruno et Rémy descendent du bus pour me porter l’accolade fraternelle tant attendue. Ce qui est rare est cher, et la visite de Bruno pour cette occasion vaut son pesant de cacahuètes.
On pose une base arrière au café, le temps de s’organiser. Taddert, notre point de départ, se trouve sur la nationale entre Marrakech et Ouarzazate. Il y a maintenant un guichet avec un « dispatcher » . Une course pour Ouarzazate? L’aiguilleur nous envoie vers Saïd, le prix de la course est clair, 800 Dirhams. On charge, on monte, la Logan démarre.
J’avais littéralement échoué à Taddert en 2018 après une mémorable traversée du plateau du Yagour et ses gravures millénaires. J’y avais passé deux nuits dans un gîte au nom plus ou moins prédestiné : « Le Temps de Vivre » . La première aux toilettes, terrassé par -1) une soupe à la liaison chaude douteuse -2) une eau de source contaminée à laquelle je n’avais pu résister ou -3) une attaque précoce du lymphôme qui allait faire basculer ma santé de cadet à doyen de mes soucis.
Dans un état de faiblesse total, j’ai bien cru y prendre « Le Temps de Mourir ». Abdelwahed avait pris soin de moi pour la deuxième journée, une convalescence à base de sommeil et de kefta.
C’est dans ce même café /resto que nous arrivons aujourd’hui, le Café Saada. Rien n’a changé, le jardin y est toujours aussi paisible, et les grillades impeccables. On complète notre set-up de randonneurs. Et qui vois-je maintenant arriver? Abdelwahed, qui revient au pays pour les vacances. Sept ans après, on se tombe dans les bras, l’émotion est là, le souvenir intact, on oublie pas ses sauveurs.
Je lui dévoile notre itinéraire qu’il connaît par cœur : la piste qui passe par Tamguingante jusqu’à Bachirte, en fond de vallée, puis remonter l’alpage de l’Adrar Issikhs par un chemin muletier séculaire en visant le Tizi’n’Telouet, presque un kilomètre à la verticale de notre actuelle position.
La météo est ce jour inverse à notre humeur au beau fixe, notre amitié indéfectible fera, s’il le faut, office de parapluie, avril et orages allant de paire dans la région.
Saïd le taxi nous avait déjà confirmé que ce début 2025 avait été riche en précipitations. Par les canaux traditionnels d’irrigation, l’eau coule abondamment jusqu’à Tamguingante, les blés sont gras, la couleur des fleurs encore vive.
Nous choisirons une terrasse en jachère pour la nuit, les cultivateurs valident notre choix avec la fierté d’un hôtelier. Mais nous sommes bien trop proches du village pour que cette curiosité reste bienveillante…
L’information remonte très vite jusqu’au Moqadem, chef du patelin, qui nous envoie ses émissaires. Le protocole m’est bien connu.
On doit présenter les passeports, admettons. Évidemment, on nous dit ensuite qu’il nous est interdit de monter un camp ici même, ce qui est a priori faux. Tentes montées, la nuit arrivant, on ne bougera pas. S’en suivent les arguments fantasques : la météo, les clochards, les chiens sauvages. Nous n’en manquons pas non plus. Je serai donc guide de montagne chevronné bénéficiant de l’aval d’un haut gradé militaire. Nous limogeons l’équipe A. Rémy se chargera de renvoyer l’équipe B, encore plus insistante que la précédente. Avec Bruno, nous suivons la scène du fond de notre duvet, il est presque 22h, qu’ils rentrent chez eux serait de bon ton. Après tout, on a pas vendu les pochons ensemble.
Le charme du peuple des cimes, c’est pour demain.
Avec l’altitude, la curiosité intrusive se transformera en bienveillance discrète.
High, Wild & Free, c’est loin d’être une connerie.
