La première journée de marche laisse toujours quelques traces. Malgré un couchage parfait, je me réveille émerveillé mais fourbu. Au point du jour, comme toujours.
Les amis ne tardent pas non plus.
L’eau chauffe déjà sur le Bouta, qui est au réchaud Butagaz ce que le Frigo est au réfrigérateur Frigidaire. Nos rituels nomades traînent un peu en longueur. Il faut dire que notre Hôtel/Resto invite à prendre son temps.
L’arrivée surprenante de deux femmes berbères accompagnées chacune de leur vache nous confirme que nous sommes bien aux portes du Jardin d’Eden et laisse présager d’un nouveau chapitre de la Bible que nous écrivons.
La remontée de l’Adrar Issirs et de sa verte prairie s’annonce extatique.
Nous franchissons le ruisseau qui nous a hydratés. Je sais qu’après ces cinquante mètres de dénivelé, une immense étendue verte devrait apparaître.
Un terrain de foot géant et naturel se dévoile à nous. Littéralement féérique. D’un point de vue végétal, nous avons atteint le dernier étage, au dessus, c’est minéral. Une eau dépourvue de sédiments y coule vers la vallée. Les plantes, contraintes à rester de taille modeste, y sont vigoureuses. Mais pour les plantes que nous ne sommes pas, les ultraviolets y sont toxiques, la peau de Bruno ne s’y est pas trompée, elle crie au secours, notre pharaon thaïlandais doit s’emmitoufler, sous peine de représailles dermatologiques.
Pendant la pause méridienne, nous prenons conscience de la puissante pureté des éléments qui nous entourent, un soleil sans voile, un eau cristalline, un air sans humidité. Méthodiquement et sans forcer le pas, nous continuons notre remontée. Les mulets de la veille nous observent depuis le flanc opposé. Et s’amusent sans doute de voir ces trois européens bâtés, contraints d’ avancer à une allure si réduite. Délicieuse inversion des rôles quand on pense aux bêtes de somme des villes marocaines. Encore une des nombreuses vertus de l’altitude.
L’approche d’un col très caillouteux nous annonce un changement de topographie. Comme toujours, le col est un carrefour d’altitude entre deux versants, souvent entre deux ambiances. Un belvédère qui nous offre une vue panoramique tant sur le chemin parcouru que sur celui qui nous attend. Mais aussi sur les travaux titanesques qui désenclaveront la vallée en contrebas jusqu’au Tizi’nTelouet. Un ballet continu de pelleteuses et de bulldozers.
De notre délicieux promontoire, on peut distinguer le plateau herbeux qui devrait nous accueillir pour la nuit. On pourra le rejoindre en contournant un canyon vertigineux. Le chemin, bien qu’au bord du vide, est instinctif et beaucoup plus rassurant vu de près que de loin, même si, effectivement, faut pas tomber…
Les volumes gigantesques du paysage ont pour effet de resserrer mon coeur. Quelques larmes se mêlent discrètement à la sueur. Le contournement de ce gouffre nous offre une vue enivrante sur le chemin parcouru. Je réalise le privilège de pouvoir fouler ces sentiers séculaires, le bonheur de le faire en compagnie de mes amis de toujours, l’éternité de ce moment définitivement acquis.
Pour ce soir, notre hôtel tiendra toutes ses promesses et nous avons encore gagné en standing, passant du Sofitel au Ritz.
A 2500m d’altitude, notre suite fait deux hectares.
Le mini-bar dispose d’une eau fraîche directement sortie de la roche.
La literie y est parfaitement plate, le matelas garni des premières herbes du printemps.
Le mobilier est historique, fait de nombreuses bergeries en pierre.
Quelques mètres plus haut, le rooftop panoramique nous offre une vue imprenable à 360°.
Nous bâtissons un camp à la hauteur de ces luxueuses infrastructures. La buanderie est opérationnelle, la cuisine également. Le menu du dîner sera lui aussi étoilé. Et avec un ciel qu’on peut presque toucher du doigt, notre restaurant en arbore fièrement quelques centaines de milliers!
Et pour couronner ce moment déjà mythique, nous nous offrons un show pyrotechnique avec la combustion spectaculaire de la graisse de boeuf qui conservait notre viande séchée.
A l’arrivée du marchand de sable, j’ai encore les yeux bien frétillants. Ce soir, il lui faudra quelques pelletées supplémentaires pour faire taire mon crépitement oculaire.
Avant que Morphée ne m’accueille dans ses bras, je fourre le nez sous mon duvet, sourire aux lèvres et paupières fermées en me disant que la direction de l’hôtel a dû couper le chauffage.
