Vers l’Adrar Issikhs

Depuis notre confortable terrasse, on peut deviner le parcours d’aujourd’hui. La piste monte jusqu’à Bachirte, le dernier village de la vallée. Comme toujours, elle se transformera en chemin muletier pour aller plus haut, ce sera le début d’une relation intime avec la montagne et ses quelques habitants.

A 9h30, un motocycliste vu la veille pour le check-in viendra confirmer notre check-out. Et le Moqadem de Tamguingante sera délesté de la responsabilité de trois hommes blancs sur son district. Dernier café en terrasse, on est partis.

Passé le village, je sent poindre le changement d’état mental, la transformation s’opère, le voyage commence. Avec délice, je redeviens un pèlerin dans l’Atlas. Difficile de décrire ce point de bascule. Je dirais un chamboulement des cinq sens révélant le début de l’immersion. Le vent prend alors la parole, la courbe des montagnes se lit comme un journal. Bruits et odeurs amplifiés, tout devient information, décryptable par un système mis à jour, stockable dans une mémoire élargie.

Aussi patiemment que consciencieusement, nous montons par la piste qui mène et se termine à Bachirte. Nous avançons tous trois aussi naturellement que si nous revenions de la plage pour nous doucher. Le poids des années nous a certes un peu tassé les vertèbres, mais notre amitié a encore la fraîcheur et la souplesse de Simone Byles. La certitude d’atteindre pour la nuit un inconnu réconfortant nous anime, nous rassure et nous ravit.

Mais d’abord le dernier village de la vallée comme étape méridienne.

Bachirte n’a rien de particulier. On y vit d’agriculture et des livraisons des poids lourds. Je cherche du réseau. On est au bout du rien. Mais je sais qu’au Maroc la couverture est plus large qu’une couette scandinave. Et l’opérateur opère. Mon radar météo confirme sa prévision de la veille. On est entourés de pluie mais on devrait y échapper.

Je consulte la cartographie, le meilleur est à venir.

Après quelques brèves interactions avec du villageois, nous maintenons notre cap. Un Ostrogoth aura bien essayé de nous conseiller un itinéraire plus court mais trop sec. On a aussi cru qu’un gamin désoeuvré allait nous accompagner jusqu’à notre chevet. Mais non.

Le tonnerre sonne l’heure du casse-croûte.

Et quelques gouttes celle du départ.

Sous un ciel encore bien menaçant, nous reprenons le chemin et longeons les dernières terrasses cultivées. L’orge des mulets. Indispensable gasoil de montagne.

Du fond de l’oued, l’itinéraire pour atteindre l’étage supérieur n’est pas si évident. L’hésitation nécessite une pause, nous sommes encore copieusement bâtés. Le tracé prévu s’avère peu intéressant, sec et trop pentu. Les traces d’animaux convergent vers la droite, nous emboitons le pas. La pente est raide.

Les sentes deviennent nombreuses, les traces se sont dispersées mais toutes vont dans le même sens, probablement vers l’eau. C’est aussi notre destination et on est pas loin.

C’est alors qu’une scène biblique vient récompenser notre dernier effort de la journée.

Un troupeau de mules et mulets semble surgir d’un nulle part juste derrière nous. Pas d’entrave, pas de fers, pas de chargement, on les dirait tombés du ciel pour nous guider jusqu’à notre campement. Nous les suivons docilement. Je n’en crois pas mes yeux qui se mettent à perler d’émotion. Leur indifférence à notre égard comme un contrat tacite de bienveillance mutuelle.

L’eau est en vue, elle coule ici abondamment réunissant plusieurs sources de montagnes. Nous avons atteint l’étage alpin à près de 2200m d’altitude. La promenade matinale de demain sera verdoyante et fleurie. Comme il se doit, nous profitons de tous les atouts de ce jardin d’Eden. Boire à volonté suffit à nous faire sentir les élus de Dieu. 

Ainsi, tout est simple.