Je sais qu’aujourd’hui sera une des plus belles et une des plus dures étapes de la partie française d’Allure Fondamentale.
Une des plus belles car la pluie d’hier laissera place à un soleil radieux. Je tiens donc entre mes pieds la vengeance sur 2017, la vallée prometteuse des Aldudes nous ayant été volée par un brouillard sommital si épais que presque palpable. Il avait fallu faire du feu au bivouac pour sécher les chaussettes et réanimer le moral de mon compagnon de chemin Bertrand. Je devrais cette fois profiter du panorama sur les crêtes et n’aurai à faire sécher que ma transpiration.
Une des plus dures pour plusieurs raisons.
J’ai passé un été bien peu sportif, émotionnellement tempétueux et sanitairement compliqué. Seule ma motivation n’a pas été mise à mal et je compte bien sur la force de l’intention pour faire avancer le bonhomme.
Le relief basque est sans pitié et même si la hauteur des sommets n’est pas dingue. Preuves en sont les rapaces, vautours et aigles, qui se plaisent à nicher dans le secteur.
Bien évidemment que les 1500m de dénivelé positif seront bien plus fatiguants pour moi que pour eux.
Rajoutons un chaos granitique en guise de chemin sur les crêtes et 35 noeuds de vent.
Tous les ingrédients d’une longue journée en montagne, épuisante mais ressourçante.
A 6h, je fais couler un café d’une piètre qualité, mange un bout de pain mou et du beurre dur dans le silence monastique d’une cuisine commune encore vide.
Heureusement, Marie Paule vient interrompre ce moment dénué de toute poésie. Nous partageons, cette fois avec plaisir, la frugalité de ce petit déjeuner. Nous partagerons aussi l’étape du jour. Pour ainsi dire puisqu’elle prendra le chemin une demi-heure avant moi et que je ne la reverrai qu’à Bidarray, notre point d’arrivée. Elle me dit vouloir éviter les orages éventuels de fin d’après-midi dont elle a très peur.
Avec vingt jours de marche au compteur et la peur comme moteur, je sais qu’il est possible d’aller vite…
Avec un compteur à 0 et un lymphome comme passager, je sais qu’il vaut mieux choisir la lenteur…
J’atteins un premier étage à la mi-journée après un effort soutenu. La vue se dégage, l’oeil peut enfin se perdre dans le lointain.
J’observe le repas des brebis en mangeant leur fromage et les remercie. Au niveau d’un col au nom basque imprononçable, je rejoins Steve le pasteur qui s’écarte du GR et suit une piste à moutons. Il ne tardera à revenir dans le droit chemin, celui de Dieu bien sûr. Mais l’image du pasteur qui suit les moutons m’a enchanté. Et tout ça dans un véritable Jardin d’Eden, calme et luxuriant.
Une bonne heure plus tard, j’accède au dernier étage, le chemin des crêtes à 1000m d’altitude. Une crapahute dans les cailloux qui nécessite l’usage des mains et la présence de filins en acier implantés dans la roche. Presque un kilomètre plus bas j’aperçois encore Baïgorry, mon point de départ. Je savoure ce délicieux vertige tout en prenant soin de la solidité de mes appuis. Le temps s’est gâté, quelques gouttes de pluie se sont invitées. Mais le ciel s’ouvre à nouveau quand j’arrive au niveau de la star du jour : le Pic d’Iparla. Pour mon goûter, je me décale un peu du sommet théorique, envahi d’abeilles excitées par le temps orageux et le taux de glucose de mon casse-croûte.
La descente aura raison de mes dernières forces. Elle mobilise toute ma concentration tant le chemin n’est en pas un. Mes tendons cèdent les uns après les autres et, au bout de trois bonnes heures, je réponds à tous critères d’invalidité.
En fin de descente, je retrouve le pèlerin pasteur américain de Munich.
En arrivant à l’hôtel, c’est Marie Paule que je vois, arrivée à destination depuis deux bières.
Au dîner, ce sont les Irlandais du taxi menant à Baïgorry qui réapparaissent.
Quand les chemins sont étroits, le monde est petit.









